Enseignement supérieur: ces raisons qui expliquent l’absence du Sénégal dans le top 1000 des universités

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Il y a une semaine, l’annonce de la consécration des étudiants de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, lors du concours international sur l’intelligence artificielle, faisait un grand boom au cœur des Sénégalais notamment les acteurs de l’enseignement supérieur. Cependant, cette performance n’est rien d’autre que l’arbre de l’excellence qui cache la forêt des nombreux manquements de notre système éducatif. En effet, la fierté que nous avions pu avoir de ce triomphe des étudiants sénégalais n’était pas assez pour nous extirper de la mer de déceptions où nous fumes plongés d’apprendre l’absence du Sénégal  dans le top 1000 des universités du monde, quelques jours plus tôt. Une absence justifiée au regard des nombreuses failles devenues structurelles et constatées dans l’enseignement supérieur depuis quelques années.

La situation actuelle des universités du Sénégal, désastreuse pour l’ensemble, s’explique aussi bien par des faits structurels que conjoncturels. Et dans certains cas, ce qui était pressenti pour n’être que problème passager est devenu au fil du temps la marque de fabrique de nos institutions d’enseignement supérieur. En tête des failles qu’on peut constater, il y a des problèmes liés aux grèves cycliques de la part des étudiants et professeurs, le calendrier instable des années académiques, le problème de casting au niveau du top management de la tutelle et surtout le départ vers l’étranger d’éminents professeurs et chercheurs.

le problème des grèves cycliques

Même si ce classement a pour base des critères tels que la publication d’articles scientifiques, le nombre de chercheurs cités comme référence, entre autres, il importe beaucoup de préciser que cela se fait sur une durée de cinq ans. Pour que les performances soient réalisées, il faut de vraies conditions d’études, pédagogiques comme sociales. Cependant, il n’y a pas une année académique qui passe sans que des grèves ne minent le déroulement des enseignements apprentissages dans nos universités. Si la suspension des cours n’est pas due à l’oeuvre des étudiants, pour des questions d’ordre plus social que pédagogique, elle est tout simplement dictée par le fait les professeurs qui bloquent le système pour exiger de meilleures conditions de travail. Même s’il faut reconnaître que les revendications ont toujours un soubassement légitime, il n’en demeure pas moins qu’elles soient porteuses de conséquences néfastes sur le plan pédagogique.

Avec cette lancinante question des grèves, non seulement le contenu des programmes n’est jamais épuisé mais aussi les étudiants se retrouvent démotivés et impréparés aux challenges qui les attendent sur le plan professionnel. Ces mouvements d’humeur ont causé des pertes énormes sur le quantum horaire. Cette situation est valable dans toutes les universités du Sénégal, sans exception aucune. Même l’UGB, naguère réputée université d’excellence, s’illustre de façon considérable dans ces grèves à tel point que les étudiants ne sont soumis maintenant qu’à des sessions uniques pour la validation de leurs années. Qui pis est, en 2018, à cause de la mort de l’étudiant Fallou Sène et de l’arrêt des cours définitif décrété par les apprenants, la majorité des étudiants de Saint-Louis ont vu tout simplement leur année invalidée.

Un calendrier académique entremêlé

Sue le plan organisationnel, les universités du Sénégal ne se présentent guère mieux. A cause des perturbations, les années académiques s’emmêlent et invitent à un véritable désordre structurel. Depuis plus de dix ans, les universités sont dans ce chaos, et les acteurs semblent s’y complaire. Si le temple de Dakar a pu régler ce problème en 2019, soit après plus de dix ans de mêlée générale et d’années scolaires instables, la deuxième université du Sénégal, UGB, et celle de Ziguinchor sont toujours emmurées dans l’impasse. En effet, depuis 2010, les différentes unités de formation et de recherches (UFR) se sont habituées à fermer le temple universitaire sans avoir terminé l’année académique. La situation est telle qu’il est  devenu une coutume dans nos universités de rouvrir en octobre pour terminer l’année entamée des mois plus tôt.

Problèmes de casting politique

Les résultats académiques ne sont pas dissociables des décisions politiques des autorités étatiques. C’est pour cette raison qu’il est toujours souhaitable de mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Pour le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (MESRI), le changement de patron lors du remaniement d’avril 2019 reste incompréhensible. Sans être ses souteneurs, beaucoup d’observateurs étaient d’avis que l’ancien ministre Mary Teuw Niane ne devait pas quitter le département au vu des résultats énormes qui étaient siens. Sur beaucoup de plans, pédagogique notamment, le MESRI d’alors a enregistré de très bons points, malgré la mort déplorable de 2 étudiants sous son magistère, en 2014 et en 2018.

Sans avoir besoin d’être un bon « profiler », on ne peut pas s’empêcher d’émettre des réserves sur le changement opéré au niveau du département de l’enseignement supérieur. Tout donne l’air d’un casting mal fait avec le remaniement ministériel qui a vu le départ de Mary Teuw Niane. Plus d’un an après le choix difficilement compréhensible du chef de l’Etat, du moins sur le plan professionnel, le constat est que le visage de l’université n’est guère plus reluisante qu’avant. En effet, celui qui a « enfanté » l’Université virtuelle du Sénégal (UVS) pour en faire le temple d’excellence qu’elle est devenue, en sus des nombreux UFR et instituts qui répondent aux exigences de l’heure, aurait réussi à bonifier le système qu’il avait trouvé déjà en lambeaux. Le lancement des concertations nationales pour l’avenir de l’enseignement supérieur (CNAES), dès sa nomination en 2013,en est une parfaite illustration.

Le départ d’identités remarquables vers d’autres cieux

Conséquence de la mauvaise gestion des ressources humaines, le départ de la crème de l’université vers d’autres cieux est une des causes de l’absence de performance de notre enseignement supérieur. D’abord, les doctorants et chercheurs ont plus tendance à quitter le pays pour s’établir dans d’autres pays où la recherche est plus considérée. Au Sénégal, il faut le reconnaître, la recherche n’est pas bien financée malgré le fait que le ministère ait changé de nom pour l’inclure dans sa dénomination actuelle. Voilà pourquoi de nombreux étudiants préfèrent maintenant faire les masters professionnels au lieu de tenter l’aventure de la recherche et ceux qui s’y mettent se retrouvent dans un système où domine la débrouillardise à cause d’un manque réel de financement.

Pour ceux qui ont fait leurs recherches en France par exemple, en tant que doctorant, la plupart y restent pour travailler. Ils ne songent pas une seule fois à retourner au pays où le chemin vers le recrutement est un véritable parcours de combattant. Le manque de personnels qualifiés dans les différentes universités est, de ce point de vue, une autre explication de notre système éducatif si peu performant. Qui pis est, la fuite de cerveaux constatée parmi les éminents professeurs de nos universités, qui quittent surtout pour les pays Etats-Unis ne saurait être passée sous silence. Quand des personnalités comme le professeur Souleymane Bachir Diagne, Boubacar Boris Diop et récemment le polyvalent Felwine Sarr choisissent des universités autres que celles du Sénégal, même s’il leur arrive de revenir de temps à autre, on ne devrait pas être étonné de notre absence du top 1000. Parce que tout simplement un système impuissant de retenir les meilleurs de ses produits et de recruter suffisamment d’enseignants est juste voué à l’échec.

DAKARPOP

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